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Galerie Saluden : un siècle d’accrochages

Un article de Marie Le Goaziou publié dans la revue Côté Ouest

LA BRETAGNE A TOUJOURS INSPIRÉ LES ARTISTES ... A BREST, C’EST UNE MARCHANDE DE COULEURS QUI LEUR PRÈTA SES MURS POUR EXPOSER. ET COMME ELLE AVAIT UN GOÛT TRÈS SûR POUR DÉCELER LE BEAU, LE VRAI, ELLE LE FIT ENSUITE PARTAGER À DES GÉNÉRATIONS DE BRETONS. CENT ANS PLUS TARD, SA GALERIE- ET SON ESPRIT- VIVENT TOUJOURS.

Juste après son mariage en 1907, Anna Saluden ouvrit, avec son mari, un atelier de vitraux, encadrements et papiers peints à Landerneau. L’année suivante, ils transféraient leur magasin à Brest, la grande ville voisine. Et déjà ils prêtaient leurs murs à des artistes locaux pour exposer leurs tableaux.
En 1917, lorsque la boutique brûle en une nuit, la principale préoccupation
est de sauver les toiles du peintre Raub. Le magasin fait alors trois pas dans la rue et se réinstalle un peu moins à l’étroit. Après la Grande Guerre, la mort de son époux laisse Anna Saluden seule à la tête de sa boutique qui devient vite une galerie réputée. Car Anna a un goût très sûr et sait vite déceler un artiste. Elle l’encourage, le pousse à travailler avant de l’exposer... et tous lui resteront fidèles !
On y verra les premières œuvres de Théophile Deyrolle avant qu’il ne se lance dans les scènes bretonnes en séries, les beaux levers de lune sur la mer de Concarneau d’Hirschfeld.
Elle n’hésite pas à montrer des « fauves » qui scandalisent les Brestois ... avant de les intéresser.
Pierre Péron, peintre, graphiste et publicitaire si productif et si attentif à la vie brestoise, fut l’un des fidèles ... tout comme son fils après lui !
René Quéré y exposa pour la première fois à la fin des années 50.
Dans la galerie reconstruite après guerre, un escalier peint en rouge faisait le lien avec les salles d’exposition du premier, tout en servant de présentoir aux statues. En le franchissant, c’est tout un monde qui s’ouvrait. Au sol, de beaux tapis persans filtraient les bruits et transformaient l’espace en lieu de contemplation. Grâce à son regard et à son sens de l’art, la galerie a aiguisé celui de pusieurs générations et forgé de vrais amateurs de peinture.
Durant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’Anna se débat entre les évacuations et les destructions, elle n’hésite pas à exposer de grands peintres comme Maurice Denis ou Paul Sérusier. Pour se préserver des bombardements, elle transfère sa galerie à Quimper. Et quand Brest est totalement détruite ? Cela ne la décourage pas. Très vite, elle s’installe dans la galerie commerciale place de la mairie ... en gardant la galerie de Quimper qu’elle confie à sa fille et son gendre. Grâce à la vente de fournitures, toiles,
papiers, peintures, crayons, elle rencontre tous les artistes, mais fait aussi le lien entre eux. Elle recommande un jeune à un « maître », elle remet en valeur un artiste oublié, et, surtout, elle les suit dans leur vie. Combien de fois a-t-elle exposé le fils après le père ! jusqu’à sa mort, en 1973, elle était toujours fidèle au poste, menue comme une petite souris, trottant dans son magasin pour faire découvrir à chacun quelque chose sur lequel il ne se serait pas forcément arrêté.
A Brest, c’est sa petite-fille Anne-Marie qui reprit l’affaire jusqu’en 2003, tandis qu’à Quimper, sa soeur Maryvonne continue à animer ce lieu formidable de créativité. Chacune à leur manière, elles ont fait perdurer l’esprit de leur grand-mère et n’ont jamais cessé d’exposer des peintres d’ici et d’ailleurs avec toujours autant de sincérité. Fidèles à leur cœur de métier, les fournitures pour artistes et les expositions, Anne-Marie et Maryvonne ont donné libre cours à leurs passions. Aujourd’hui, à Quimper, les jouets tiennent la vedette et se partagent les étagères avec les papiers, pinceaux, couleurs et crayons. Et toujours, à l’étage, quelques trésors de toiles !

Marie LE GOAZIOU